GENOCIDE 1915-2015………….  2115 ?
Les Arméniens islamisésUn nouveau chapitre sur l’histoire des Arméno-turcs s’ouvre. La « Conférence sur les Arméniens islamisés » (sous entendu de, ou, par force), organisée par la Fondation Hrant Dink, avec le soutien de l’Université du Bosphore et de l’association des Arméniens de Malatya (Hayder), a attirée des chercheurs de renommée internationale aussi bien turcs que étrangers. Elle s’est tenue les 2, 3 et 4 novembre dernier mais n’a guère retenu l’attention des médias. Il s’agit pourtant d’un fait fondamental dans l’histoire turque et d’un pays qui frappe à la porte de l’Europe.Le tabou sur l’existence de ces arméniens islamisés a commencé à se fissurer en 2004 lorsque le regretté H. Dink révéla que la grande aviatrice « turque » Sabiha Gökçen, fille adoptive de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République, était en fait une orpheline arménienne. Il fut poursuivi, menacé, les nationalistes, kémalistes et négationnistes en firent une cible qui aboutit à son assassinat, soigneusement préparé, le 19 janvier 2007.En 2005 un colloque sur les Arméniens ottomans au moment du déclin de l'empire  avait réuni à Istanbul des historiens, politologues et scientifiques pour discuter ouvertement des faits historiques de 1915. Les participants furent menacés, on leur a craché dessus, lancé des œufs, mais le colloque s’est tenu.En 2007 Fethiye Çetin, (avocate turque de la famille Dink), publie Le Livre de ma grand-mère, (réédité en 2013), où elle dévoile le secret, jusqu’alors ignoré, sur les origines arméniennes de sa famille En 2008 est publiée la pétition des intellectuels turcs : «Ma conscience ne peut accepter que l'on reste indifférent à la Grande Catastrophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915, et qu'on la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes sœurs et frères arméniens et je leur demande pardon." Elle récolte rapidement plus de 15000 signatures, ce qui est, à la fois, peu et beaucoup. Bien que le mot GENOCIDE (en raison, entre autres, du risque d’inculpation au titre de l’infâme article 301), en soit absent cet appel va favoriser une libération de la parole. C’était honteux d’être d’origine arménienne (sperme d’arménien est une injure majeure), mais, comme les Arméno- turcs ont vu le sujet abordé par les turcs (les vrais en somme dans leur mythologie raciale!), ils ont pu s’en saisir.En 2011 parait un ouvrage, fondamental à mes yeux : Les Petits enfants de Ayşegül Altinay et Fethiye Çetin dans lequel sont publiés des témoignages d’Arméno-turcs cachés et de musulmans d’origine arménienne découvrant leur véritable identité. Ils décrivent aussi les menaces, les humiliations, le racisme qui les a affectés sans parfois en comprendre la raison. Le code secret, créé en 1923,  révélé en 2013, (Collectif VAN du 16/09/2013), a toujours permis d’identifier les origines des citoyens fussent-ils grecs (1), arméniens (2) juifs (3), ou autres (4) et est toujours en vigueur.En 2012  parait Les Restes de l’épée : Les arméniens cachés et islamisés de Turquie de Laurence Ritter et Max Sivaslian un récit poignant qui décrit le même phénomène.Et, en 2013, vient de paraitre La Turquie et le fantôme arménien : sur les traces du génocide   de Laure Marchand et Guillaume Perrier. Ce livre à deux mains est une petite merveille, un long reportage sur la mémoire arménienne dans la Turquie d’aujourd’hui. Le sujet reste encore tabou, caché dans les silences et les mensonges. Pourtant il détermine largement l’identité de la Turquie et sa capacité à intégrer la diversité et la tolérance, conditions essentielles de la modernité et de la démocratie avancée.Le voile se lève donc. Pour aborder cette question il faut considérer deux périodes avant et après le génocide.Avant le génocide, si l’on se place d’un point de vue historique, les peuples turcs d’Asie centrale qui ont combattu puis occupé Byzance étaient 400 000 sur une population locale de 5 millions. C’est une évidence : les habitants ne sont pas devenus turcs et musulmans dans l’instant. Il y a nécessairement eu des changements d’identité et des conversions religieuses. Une publication scientifique de Berkman
et al. (2008, Am. J. Phys. Anthropol., 136, 11-18), démontre que, dans la population turque, la contribution génétique en provenance d’Asie centrale ne compte que pour 13%. Une telle conclusion, scientifique, met à mal la « pureté ethnique » dont les nationalistes se gargarisent. Même si, curieusement (?),  l’étude ne fait allusion, qu’à la marge, aux populations arméniennes elle démontre que les populations autochtones (kurdes et arméniennes entre autres), ont une contribution génétique essentielle à la population actuelle. Que les nationalistes  le veuillent ou non, une énorme partie de la population actuelle, est porteur de gènes, entre autres chrétiens. Ceux  qu’ils qualifient généralement d’impurs et qui font l’objet d’accusations publiques véhémentes de leur part ont toutes chances d’avoir les mêmes origines qu’eux! Mais ils ne le savent pas encore… Les conversions, antérieures au génocide, ont concerné les chrétiens et les musulmans non sunnites. Par exemple, en 1806, le Père Ghougas Indjidjian décrivait, dans sa « Géographie de l’Arménie moderne »,  que, dans certaines régions, la présence des chrétiens avait diminuée, voire disparue, par l’islamisation. La décentralisation de l’Empire Ottoman a favorisé les oppressions et l’islamisation. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder, de nos jours, ce qui se pratique dans un certain nombre de  pays musulmans. La presse, en France, se fait l’écho d’une supposée islamophobie, ce qui est un non sens car tous les assassinés, au nom de la religion, sont chrétiens. De plus nombre d’églises et cimetières sont profanés, en silence. Ce que la même presse ne signale pas, pourquoi ?Pendant, et après, le génocide l’islamisation forcée va prendre plusieurs formes : enlèvement des jeunes garçons d’une part (poursuite de la politique ottomane des janissaires, sous une autre forme), celle des jeunes filles et femmes d’autre part, enfin les conversions en famille pour échapper aux massacres. La création d’orphelinats turcs a eu le même but à savoir élever les orphelins dans la langue turque, exclusivement, la religion musulmane sunnite et l’ignorance de leurs origines. On comprend d’autant mieux l’intérêt et la portée de cette conférence qui regroupe des spécialistes de la question. L’aspect assimilation a été négligé dans les études jusqu'à présent en raison d’une référence trop exclusive à la Shoah, et ceci même si la définition du terme GENOCIDE porte en elle, d’après R. Lemkin,  la référence au Génocide des Arméniens. Au cours de cette conférence Taner Akçam, a déclaré que l’islamisation des Arméniens en Turquie est le produit d’une stratégie politique à long terme et systématique d’assimilation et de turquification de la communauté arménienne. Les Arméniens qui se sont convertis du christianisme à l’islam ont même été déplacés de la Turquie moderne vers d’autres parties de l’empire. « Toutefois, l’assimilation était une partie intégrante du génocide depuis ses débuts » a-t-il souligné.Selon Ayşegül Altinay (sociologue, professeur a l’Université  Sabanci), nombre d’Arméniens qui sont devenus musulmans à travers des mariages, adoptions, ou après avoir été pris sous la protection d’autres familles, et ont donc été enregistrés au cours des réinstallations forcées de 1915 pourrait être d’environ 200 000. Une telle évaluation conduirait à penser qu’ils pourraient être actuellement des millions. Certains historiens avancent le chiffre de 10 millions, dont la majorité ignore leur origine, il est objectivement impossible de le savoir. Comme a déclaré Ayşegül Altinay « Il y a de très nombreux Arméniens musulmans. Alors que certains nient leur véritable identité, d’autres se décrivent comme ethniquement arménien mais musulmans. Ce sont des choses qui bouleversent complètement toute notre perception des identités. Nous endossons réellement ici un héritage très lourd. Et la chose la plus importante ici est d’expliquer ainsi cet héritage. Tout en écoutant de
vieilles histoires, nous entendons des histoires non seulement de la douleur et de la violence, mais aussi de l’interaction vitale. En partageant cet héritage, nous contribuons à la normalisation de toute cette période ».Nous pouvons espérer que ce nouveau domaine d’études universitaires se développe et contribue à faire évoluer la population turque vers une meilleure compréhension de ses origines. Espérer aussi que disparaisse ce genre de slogan qui figurait sur la revue raciste Ergenekon en 1938, « La race turque par-dessus tout ; au dessus de toutes les races, la race turque » (Réza Oguz Türkkan). Un slogan désormais remplacé par l’effigie des Loups Gris, dont la signification est identique et reste porteur du nationalisme raciste.Pour autant, ces arméniens islamisés sont-ils effectivement considérés comme des turcs parmi les turcs eu égard au nationalisme qui caractérise ce pays? La réponse est NON, il suffit de lire les livres cités plus haut. Ils sont stigmatisés, le code secret permettant de connaitre leur origine. C’est clairement une politique raciste. Il est incompréhensible que des chapitres de négociation pour l’entrée de la Turquie dans l’U. E. soient rouverts sans que ce problème soit résolu, en voie de l’être ou même abordé.  Ce qui n’est nullement le cas en ce moment.Deux questions dérangeantes se posent :1 “Peut-on être Arménien et musulman?” Pour ceux qui l’apprennent c’est un choc brutal, certains le refuse (Voir par exemple les livres cités). Certains ne se sentent pas Arméniens, tandis que d’autres se reconvertissent, ce qui est interdit (et donc dangereux), en Islam. L’origine de cette situation réside dans le fait que, après avoir tenté de faire totalement disparaître cette population, la politique nationaliste turque a refusé de faire des survivants et leurs descendants, des citoyens à part entière. Au contraire, elle en a fait des sous- citoyens. Cette politique aberrante continue, elle stigmatise ses nationaux d’origine arménienne avérée. Le pire est sans doute qu’elle soit menée par des Hommes porteurs, selon toute vraisemblance, du même patrimoine génétique que ceux qu’ils méprisent. C’est un triomphe de l’ignorance. Pouvons-nous voir comme un signe d’espoir d’évolution positive l’abandon, le 07/10/2013,  de l’obligation imposée aux écoliers turcs de déclamer le fameux serment : « Je suis turc, honnête et travailleur. Mon principe est de protéger les jeunes et respecter les anciens pour aimer mon pays et ma nation plus que moi-même. Mon idéal est de progresser et de m’élever. Oh Grand Atatürk!  Je promets sur mon honneur que je marcherai sur le chemin que tu as pavé, sur les desseins que tu as fixé. Que mon existence soit vouée à mon appartenance turque.  Heureux celui qui peut dire je suis turc. » ?2 “Les Arméniens musulmans sont-ils reconnus comme Arméniens en Arménie?”  Il ne semble pas que la réponse fasse consensus, ni qu’une sérieuse réflexion politique ait été menée.  D’après un communiqué en 2009, le collectif des Démocrates Arméniens d’Europe annonçait que, selon l’opinion publique arménienne, l’intégration de ces Arméniens ayant choisi l’Islam serait un danger pour l’unité nationale du peuple arménien. Déclaration confirmée par  T. Vartanian. C’est d’abord au nom de leur foi que trop de chrétiens en Turquie furent physiquement éliminés de manière atroce. La fatwa émise à leur encontre à Istanbul le 11 novembre 1914 par  Abd al-Aziz ash- Shawish, (Shaikh of Islam), très  proche d’Enver Pacha, est cruellement inscrite dans leur chair. Il ne faut donc pas s’étonner d’une certaine méfiance à l’égard de musulmans fussent-ils arméniens d’origine. Le développement de l’Islam radical, y compris en Turquie, n’augure pas, pour le moment, d’un avenir radieux.Ne faudrait-il pas  pourtant tenter de dépasser cet obstacle ? La question est plus simple à poser qu’à résoudre… Professeur  SIRKEGI07 décembre 2013